Si les bombes ont plu sur la ville de Saint-Nazaire à la fin de la seconde guerre mondiale, détruisant au passage bon nombre de belles demeures et immeubles haussmanniens, pour la laisser quasiment en ruine à la libération, il n'en est pas de même pour sa ville grande soeur : Nantes. Ainsi épargnée, vous pouvez vous extasier devant ses façades d'un autre temps sur l'ile Feydeau jusqu'au quai de la fosse où, y a pas à dire, l'architecture a quand même une autre gueule que ce que peuvent pondre ceux d'aujourd'hui. Là où l'on peut mettre un bémol dans l'extase c'est quand on se rappelle que ces petits bijoux d'architecture ont été commandités par des armateurs trempés jusqu'au cou dans le commerce triangulaire... Ah ! Et ça, c'est pas joli, joli.

La ville a longtemps appliqué la politique de l'autruche concernant ses richesses, fruits des activités négrières de bon nombre de capitaines de vaisseaux battant pavillon français. Le "Marie Séraphique", le Trois Marie, le "Bonne-Mère", le "Duchesse de Gramont" sont quelques noms, quelque peu joli coeur, de navire  parmi tant d'autres aux cargaisons peu catholiques. Ouvrez la parenthèse - Peu catholique, façon de parler lorsque l'on connaît le rôle de l'Eglise dans cette affaire - Fermez la parenthèse. Ces navires ne sont plus mais leur nom est à présent gravé dans le marbre sous forme de pavé de verre, chemin vous menant, vous autres visiteurs, à la porte du mémorial de l'abolition de l'esclavage fraîchement ouvert depuis mars de cette année sur le lieu même du crime : le quai de la fosse. Vous voilà face à cette porte monumentale en acier rouillé telle une porte de bordé vous invitant à monter à bord. Navire fictif peut-être mais diablement représentatif avec ses épontilles en béton dont le coffrage en bois a sculpté les quatre faces. Vous prendrez l'escalier pour descendre à l'entre pont, lieu de stockage de quelques 600 nègres entassés comme tous ces mots criant le mot liberté dans tous les sens, dans toutes les langues, dans toutes les tailles sur les parois de verre inclinées symbolisant la coque bâbord du navire. Le silence de recueillement de rigueur est rompu par le clapot de la Loire cognant contre le mur bétonné rappelant elle aussi son rôle dans cette histoire. La Loire, l'Atlantique, Petit-Canal, un des itinéraires parmi tant d'autres... mais qui permet de boucler la boucle puisque ce petit village guadeloupéen nous a laissé en héritage un escalier aux quarante neuf marches irrégulières qui a la particularité d'avoir été édifié par les esclaves fraîchement débarqués. A chaque pas, une ethnie vous est rappelée. A chaque pas, un peuple qui vous mène vers ce même mot sur-exploité à Nantes, simplement mis en valeur ici par une stèle frappée une seule fois : liberté. Liberté que seuls ceux qui l'ont perdue peuvent probablement sentir la puissance de sa définition.

“J’appelle négrier, non seulement le capitaine de navire qui vole, achète, enchaîne, encaque et vend des hommes noirs, ou sang-mêlés, qui même les jette à la mer pour faire disparaître le corps de délit, mais encore tout individu qui, par une coopération directe ou indirecte, est complice de ces crimes.

Ainsi, la dénomination de négriers comprend les armateurs, affréteurs, actionnaires, commanditaires, assureurs, colons-planteurs, gérants, capitaines, contremaîtres, et jusqu’au dernier des matelots, participant à ce trafic honteux.”

Abbé Grégoire,
Des peines infamantes à infliger aux négriers,
1822 (France)



~ Petit-Canal, Guadeloupe ~

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